lundi 19 septembre 2016

ENTRE DEUX ÎLES

ENTRE DEUX ILES


Entre deux îles
à l'heure où la mer abandonne
à l'homme
ses vergers en pâture
Entre deux îles
Elle a dit
« C'est mieux que le vide » 
 Le vide ne relie rien
Le vide absorbe tout
La chaleur, la lumière
Les étoiles qui s'effondrent
Avide
du fredon de nos peurs
de nos colères pourpres
En lui
Tout est opaque et dur

La mer ne laisse pas ses enfants trop longtemps
Elle revient
et les îles rutilent
Seules, à nouveau
Tranquilles et pleines.

dimanche 4 septembre 2016

LE DIABLE ET LA COCCINELLE

LE DIABLE ET LA COCCINELLE

Je plumais les ailes d’un ange
Quand il est apparu sur le balcon
Il a soulevé sa frange
Il n’a même pas demandé pardon
S’il vous plaît, je suis malade
J’ai des cornes qui poussent sur le front
Auriez-vous quelques pommades
Ou au pire, un soda-Picon ?

Vous effrayez mon iguane
Lui répondis-je sans monter le ton
Si vous Tarzan, moi pas Jeanne
Je ne marche pas aux apparitions
Et j’allais passer à table
Je finis de farcir un Eloim
Vous seriez assez aimable
De ne pas gâcher mon régime
Dessin de Polly Nor

Moi, je n’attendais rien du ciel
Ils m’avaient rayée de leur clientèle
Écrasée la coccinelle
Plus dans les papiers du Père Éternel
Je comptais pour des prunelles

Puis il a lâché son crâne
En un geste il avait tourné la page
Il a calmé mon iguane
On s’est assis à côté du chauffage
Vous avez une belle âme
Que je sois damné si jamais je mens
Aussi voulez-vous madame
Me la confier pour un moment

J’en ai connu des pirates
Des voleurs de cœur, des jeteurs de sort
Mais aucun n’avait son charme
Aucun n’avait eu le regard si fort
Nous sommes passés à table
Nous avons croqué dans le blanc de l’ange
Depuis j’ai jeté au diable
Mon ennui et mes longs dimanches

Moi qui n’espérais rien du ciel
Je me rafraîchis aux flammes éternelles
Mon amour de coccinelle
Ne bat plus de l’aile et je me sens belle
Dans le feu de ses prunelles

jeudi 28 juillet 2016

"TON HISTOIRE COMMENCE LE JOUR DE TA NAISSANCE"


Ton histoire commence le jour de ta naissance
n'essaie pas, n'essaie pas
de savoir pourquoi ton père se noie dans sa propre fatigue
ne lui demande rien
ses souvenirs, s'il en a, ne seront plus les tiens
©Gerald Bloncourt - Arrivée d’immigrés portugais à la Gare d’Austerlitz Paris. 1965
contemple dans cet homme, les reliefs d'un repas
dont il était le plat
c'est tout ce dont tu as besoin
tu verras, le honte est un bon coach
l'ignorance un mécène
prends une chaise, approche toi de la table
sers-toi il reste encore un bout de chair sur l'os
et répète après moi :
« Mon histoire commence le jour de ma naissance. »

mardi 5 juillet 2016

LA TORTILLA PODEMOS

Tortilla Podemos Canales Garcia
LES RECETTES DE MONSIEUR PATATE

LA TORTILLA PODEMOS

    Pour faire une tortilla de base, il faut des pommes de terre coupées en dés, les faire revenir dans une quantité certaine d'huile, battre des œufs, émincer finement des oignons, quelques pincées de sel. Une fois les pommes de terre rissolées, les jeter dans les œufs battus, ajouter les oignons et le sel, goûter et ajuster si nécessaire en sel et en oignons. La préparation doit avoir l'aspect d'une soupe bien épaisse. Il faudra alors la précipiter dans une poêle tapissée d'un léger fond d'huile, rabattre les bords et attendre un certain temps qui laisse le loisir de boire un coup et/ou d'essorer une salade et/ou d'aller aux toilettes mais pas les trois en même temps, selon qu'il faille déboucher le bouteille, effeuiller la salade ou finir les mots croisés.
    D'un geste appliqué horizontalement sur la queue de la poêle, estimer la cuisson de la tortilla qui doit se révéler solidaire d'elle même. Vient alors le moment de la cascade, légèrement angoissant pour le néophyte : le retournement de tortilla, car la tortilla est solidaire des deux faces, tenant ainsi sa fière place, certains diront hautaine, au dessus de l'assemblée des omelettes mineures. Le mieux sera de se munir d'un plat dont la circonférence est supérieure à celle de la poêle afin d'éviter les brûlures au troisième degré qui résulteraient de l'idée saugrenue de se munir d'une soucoupe afin d'effectuer le transbordement. Les pieds bien plaqués au sol (assurez-vous d'être dans votre berticale), les bras souples, apposez d'une main votre plat au-dessus de la tortilla, et de l'autre, évaluez la pesanteur de la poêle, regardez-la en amie. Faites en vous le vide, respirez calmement, vous êtes maintenant en connexion avec le plat, la poêle et la tortilla. Tout doucement, laissez monter du fond de votre être le mantra sacré qui fera de ce quatuor un seul et unique élément : podemos, podemos, podemos... Quand vous vous sentez suffisamment relié à l'univers, bloquez votre respiration et imprimez à vos membres supérieurs la torsion nécessaire au retournement simultané de la poêle et du plat, (la simultanéité des mouvements est essentielle). Vous pouvez accompagner le mouvement par un kiai de bon aloi, - en l’occurrence un « olé» bien senti, bien que légèrement folklorique - cri qui vous libérera des tensions occasionnées par la concentration. Un « putain, fait chier, merde » ne sera pas considéré comme de mauvais goût si vous vous êtes versé la moitié de la tortilla sur la main, tout le monde comprendra.
    Vous avez ici passé le cap le plus difficile de la recette. Il ne vous reste plus qu'à glisser tendrement la tortilla ainsi retournée dans la poêle (n'oubliez pas de rajouter une lichette d'huile) et de vous resservir à boire et/ou d'achever la salade et/ou les mots croisés. Vous devrez arrêter la cuisson avant que ça ne sente le brûlé. Voilà.

MONSIEUR PATATE


SHOE'S CITY - GRANDE SYNTHE

SHOES ' CITY
GRANDE-SYNTHE

Sur la pelouse du Jardiland, sur le parking du Décathlon, à quelque endroit où se pose l’œil, elles sont là, gisantes, abandonnées, toujours par paires. Des bottes de toutes tailles, des petites qui vous serrent le cœur, des grosses bottes de chantier, des fleuries, de celles qui rendent coquet le jardinage. S'ajoutent les baskets, tellement gorgées d'humidité qu'elles ne peuvent plus être portées. Plus on s'approche du camp, plus leur nombre augmente. Ces quatre méchantes paires assemblées autour du tronc d'un arbre rabougri, abominable sapin de Noël.
C'est que, voyez-vous, quand on patauge dans la boue du matin au soir, ça abîme. De même que quand on mange, quand on dort, quand on se lave dans la boue du matin au soir, ça abîme.

Inutile de s'étendre sur la description de l’immonde cloaque, il y a maintenant suffisamment d'images pour ne pas l'ignorer, à moins de ne pas vouloir voir. Il tord les chevilles, il fait mal au mollet, on n'est jamais à l'abri de se coincer le pied dans le bois des palettes enfouies dans le sol, posées au fur et à mesure que la jungle « s'urbanisait » et créait son propre labyrinthe.
Ce cloaque va bientôt disparaître, un nouveau camp s'élève déjà à trois kilomètres. Plus convenable aux êtres humains. Mais, eux, ces jeunes hommes, là, qui arpentent les rues avec aux pieds une paire de bottes et dans la main une paire de baskets, ils vont encore essayer. Ce soir, demain, comme il l'ont fait hier et avant-hier. C'est plus pratique des baskets pour courir après les camions ou quand on a la police aux trousses. Ils veulent l'Angleterre autant qu'ils la haïssent. C'est une obsession qui rend dingue.

Non, on n'a pas fini de voir de Calais à Dunkerque, parmi cet enchevêtrement de grillages, de bretelles auto-routières, ce fourmillement intense de mouvement de véhicules, on n'a pas fini de voir ces arpenteurs recroquevillés sur leur espoir et leur dénuement, avec, dans un sac en plastique, des semelles qu'on voudrait de vent.

Mars 2016

lundi 4 juillet 2016

BIENHEUREUSE

BIENHEUREUSE





Dites donc Bernini ! Qu'est-ce qui vous a pris ?
...
Quoi, quoi ?
...
Vous trouvez que ça ressemble à une bienheureuse, ça ?
...
M'enfin quand on vous a demandé de célébrer l'extase de la bienheureuse Ludovica Albertoni, ce n'était pas pour que vous nourrissiez vos fantasmes de vieux pervers ! Vieux pervers oui !
...
Tombeau de la bienheureuse Ludovica Albertoni - Le Bernin
Et mon oncle qui vient de la béatifier ! Je vais lui dire quoi ?
...
Regardez ce visage ! Non mais, vous n'allez pas me dire ! Cette femme n'est pas en train de mourir, elle, elle...
...
Quoi, qu'est-ce que j'en sais, moi ? J'en sais, j'en sais... Et bien tout cardinal que je suis je sais qu'une femme qui meurt se comporte plus correctement que ça !
...
Non, je ne vous ai pas demandé de nous faire une piéta, d'accord, mais une bienheureuse qui meurt dans les bras de Dieu ! Qui meurt ! Qu'est-ce qui vous a échappé, Bernini ?
...
Et puis ses mains, mon Dieu, ses mains, vous... vous auriez pu vous contenter de les joindre. Voilà, tout simplement. Au lieu de ça, non mais regardez ce que vous lui faites faire !
...
Non, vraiment Bernini, vous êtes passé complètement à côté !

LE BANC

LE BANC


C'est un simple rectangle de béton de 150 X 40 x 10 soutenu par deux pieds de béton de 30 X 30. Petit, quand j'y étais assis, je pouvais balancer les pieds sans toucher le sol. Maintenant je peux toucher mes genoux avec le nez sans trop me plier. C'est ainsi, mon nez et le sable des dunes ont pris de plus en plus d'espace dans les taux d'occupation balisant une vie. Depuis environ soixante ans, il s'ensable (le banc, pas mon nez) devant ma piscine privée, là où la Manche et l'Atlantique mélangent dans des élans houleux la salive de leurs courants. Si le Concept est l'élément majeur de la valeur monétaire de l'art contemporain, alors ce rectangle de béton est un chef-d’œuvre hors de prix. Ce trône grossier a accueilli en quantité les paires de fesses des princes et des princesses du lieu, à différents âges de leur vie, tant il est vrai que de son assise, il offre un spectacle royal.
C'est aussi une chanson
Et chaque soir de la belle saison, à condition que l'acteur principal daigne se montrer – il est cabotin le bougre -, la représentation flamboie vers l'immuable fin. Il n'improvise jamais, il laisse le soin aux nuages de dialoguer avec les flots et contemple en s’enfonçant ses reflets toujours changeants. Le Soleil se croit éternel et sa vraie sa force tient à ce qu'il nous fait croire, en ces quelques minutes, que nous le sommes aussi. Alors, les maux d'amours, les corps qui lâchent, les crimes dans d'autres confins du monde, le passé, le futur, le présent, tout ça n'a plus de sens. Clap, clap, clap, merci l'artiste. Et que le ban(c) ne soit jamais fermé.