BOUQUET FINAL
À Pierre, mon père
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Étoile Saint Roger - 1933 - Pierre, debout à gauche à côté du prêtre
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Charly n'avait, à la connaissance de personne, laissé filtrer ses
intentions sur le sujet.
On se souvient qu'il avait juste émit le souhait de mourir tranquille dans son lit après avoir gagné au loto. C'est un peu con comme idée lui avait-t-on rétorqué rapport à ce que quand on gagne au loto, vaut autant en profiter. Réponse à quoi, il avait mis en avant le fait que des obsèques, ça coûte cher et que ça soulagerait sa famille. Puis on remit une tournée.
Charly est mort d'une saleté de cancer du pancréas, détenteur
d'un simple livret A et sans le moindre soupçon de famille, hormis
une cousine au x-ième degré, religieuse confite au couvent de Saint
Méen-le-Grand, qui jura de prier pour le repos de son âme car
« même les ivrognes communistes sont frères en Christ ».
Ce furent Jacquot, Ernesto, Fañch et Marie-Claire, ses collègues
de travail, qui recueillirent son dernier soupir. En réalité, sa
vraie famille, c'étaient eux. Il n'est pas mort seul, Charly ;
on peut même dire qu'il a été soutenu tout au long de sa maladie
et que la tristesse fut générale quand ils retournèrent au travail
et apprirent aux collègues le décès de leur ami.
Charly était un des piliers du syndicat. Pas délégué, non, il
n'avait pas, comme on dit chez les curés, le tempérance pour ça.
Il s'échauffait vite et n'aurait pas trouvé sa place autour d'une
table de négociation, cerné de chefs de service à deux ou trois
galons, coincés du manche à balai. Ce n'est pas tant qu'il n'aimait
pas les militaires - comme une bonne partie de la population du coin,
il bossait pour eux, il fallait donc faire avec – mais le bleu
était son uniforme, pas le kaki. Il respectait ainsi le vieux
système de caste établit depuis la construction de l'Arsenal de
Brest. Et ce n'est pas le mielleux des ressources humaines – il
s'était fait répéter trois fois le terme quand le poste avait été
créé – qui lui ferait toucher les Intouchables. De ce fait, il
était le premier à soutenir les intérimaires et à faire suer la
merguez pendant les piquets de grève.
Charly, c'était surtout un ouvrier d'exception qui avait formé
toute une génération d'apprentis, comme il avait lui-même été
affranchi par son propre père. La Pyrotechnie de Saint Nicolas,
fleuron de l'armement de la Royale, c'était pas l'affaire de la
Nation, mais pour Charly et ses aïeux, une affaire de famille, à
n'en pas douter.
*
Il avait été dans les derniers à assembler des munitions
jusqu'à ce que les Pennoù bras du ministère décident que la Pyro
ne soit plus utilisée qu'à des fins de stockage, de maintenance et
d'élimination des engins déclassés. Le déclassement, il l'avait
pris avec du retard lui aussi. Le DRH « de ses deux » lui
avait fait comprendre, qu'à trois ans de la retraite, il n'avait
plus qu'à s'y laisser glisser et pour qu'il saisisse plus avant le
concept, Charly avait été promu responsable d'un fin fond de la
base où il se retrouva à compter et classer des caisses. En plus de
celles-ci, il dut gérer les clampins qu'on lui imposa, des mous du
bulbe ou des jeunots qu'il n'avait plus à former, vu qu'on ne forme
pas au rangement des caisses. À cet âge, le feu intérieur est une
chose fragile, les cendres accumulées d'une vie le recouvrent, le
protègent parfois ou l'étouffent si rien ne vient l'attiser. Celui
de Charly était mourant.
C'est Jacquot et Fañch qui reçurent le premier signal de la
déprime. Ils faisaient partie des minots à qui Charly avait un jour
déclaré qu'être ouvrier à la Pyro, c'était d'abord apprendre à
ne pas se précipiter, à mesurer ses gestes, les assurer. Ça
faisait marrer ceux de leurs potes qui travaillaient dans le privé
pour qui tout gus qui trouvait embauche chez les militaires bossait
trois fois moins qu'eux pour deux fois plus d'avantages. À l'Arsenal
de Brest, c'est bien connu, y' a que le bois qui travaille.
Demandez-leur, gronda Charly, s'ils ont déjà vu des doigts
arrachés, des visages défigurés ou pire encore ? Démonter
une munition demande de la concentration, les choses doivent se
faire dans l'ordre. Un obus ou une cartouche, toutes ces saloperies,
c'est pareil, ça explose gamin ! Alors quand tu es sur ta
ligne, tu trembles pas, tu regardes ce que tu fais et tout se
passera bien. Et le lundi matin, t'arrives pas avec la gueule
enfarinée.
C'est dans la file du Fourneau, la cantine de la base, qu'ils
entendirent les nouveaux arrivés parler du « vieux con du
stock ». Ce dernier avait le nez plongé sur sa côte de porc
forestière – purée qu'il contemplait sans grande conviction
apparente. Ils le rejoignirent à sa table, Jacquot lui tapa
amicalement dans le dos tout en lui demandant :
Charly enfourna une bouchée de purée avant de répondre.
Charly n'avait pas d'enfants. Il avait bien été marié mais ça
n'avait pas duré. Fils unique, il avait vécu avec sa mère, une
brave et gentille femme, jusqu'à son décès. C'était un
célibataire de fond, et ça lui suffisait. Mais quand on lui proposa
de faire le Père Noël à l'arbre de Noël de la boîte, il accepta
avec entrain et il assurait le rôle depuis déjà cinq ans.
D'ailleurs, cette année les gars, faudra en trouver un autre. Vos
gosses à vous, c'était chouette mais ceux de ceux-là, là, j'ai
plus envie.
Fañch et Jacquot eurent de la peine à finir leur couscous. Ils
eurent de la peine tout court.
Dans les mois qui suivirent Charly fit de son mieux pour
entretenir sa nouvelle réputation. Il releva de plusieurs degrés le
curseur de ses défauts, ce qui le fit passer du statut d'homme de
caractère à celui d'homme au caractère de chien. Bougon, de
mauvaise foi, pinailleur, soupe au lait, tout était dans le rouge.
Quant aux problèmes de la boîte... « Rien à fout' ».
L'apogée de la crise fut atteint un dimanche.
*
Charly était un soutien sans faille du Stade relecquois, le club
de sa svelte jeunesse. Le sport, comme dans bien des coins de
Bretagne, a été pendant longtemps un des terrains de lutte
d'influence entre Rouges et Calotins. Patronages laïques et
religieux se tiraient la bourre pour extirper la jeunesse du
goupillon des uns et de la faucille des autres. Le Relecq-Kerhuon
n'échappa pas à la règle. L'Étoile Saint-Roger était, le nom ne
laisse aucune ambiguïté, le club des prêtres.
En soixante ans de confrontation, bon nombre d'arcades
sourcilières, de nez, de cheveux ont été les martyrs témoins de
l'attachement fanatique des supporters à leur club respectif. Et il
n'y avait malheureusement qu'une seule buvette. À vrai dire, avec le
temps, l'animosité avait régressé chez les jeunes générations,
rien à voir avec la violence des années d'avant-guerre, la société
avait changé. Restait néanmoins chez les plus anciens, un vieux
fond de fiel, nourri depuis les bancs de l'école pour beaucoup et
pour certains, engraissé par leur fréquentation sur un même lieu
de travail. La Pyro étant la plus grande entreprise du coin, les
supporters et les joueurs des deux équipes y pointaient en nombre.
Jeannot Quéré était quartier-maître, chargé de la
surveillance de la base. Lui et Charly n'avaient jamais pu se piffer.
Pourquoi ? Charly n'avait jamais été clair quand on lui posait
la question. Une chose est sûre, aux dires des plus vieux, ça
datait de loin. Ils sont entrés à la Pyro à peu près à la même
époque. La vingtaine, tous les deux. Ça turbinait sec à cette
période, en pleine guerre d'Algérie. Jean était déjà engagé et
s'est retrouvé à barouder dans le Bled. Charly, en tant qu'ouvrier
à l'armement, participait aussi - moyen de faire autrement - à
l'effort de guerre. Ça ne l'empêcha pas d'aller manifester avec les
gars du syndicat en soutien au peuple algérien. Pas facile d'être
pacifiste quand on bosse pour l'armée. En tous cas, c'est après le
retour de Jean qu'ils ont sérieusement commencé à se chercher des
noises. Tout leur était bon pour allumer la mèche. Une fois, ils en
sont venus aux mains – c'était avant le divorce de Charly - mais
les officiers sont intervenus et ils ont récolté un blâme tous les
deux. Avec le temps, leurs engueulades ont fait partie du folklore,
voire encouragées par la direction qui regardait ailleurs quand l'un
traitait l'autre de Fainéant de syndiqué et que l'autre lui
balançait du Guignol de mataf. Ça tenait en un sens de catharsis,
tant que ça se limitait à eux et à la parole et que ça ne nuisait
pas aux taches.
Leur rivalité, ils l'avaient déjà bien étrennée sur un autre
terrain. Jean fut un libéro solide de l'Étoile Saint Roger et
faisait ce qu'on attendait de lui. Agressif, féroce, sans retenue
dans ses tacles, il comptabilisait le nombre de civières déployées
pour sortir ses adversaires en traçant des bâtons sur le mur des
vestiaires. Charly était, lui, l'avant-centre du Stade relecquois.
Un bulldozer gracieux, qui, une fois le ballon dans les pieds, était
quasiment inarrêtable. Assez court sur patte mais râblais et dense,
il faisait porter tout le poids de son corps dans sa course en
protégeant la balle par un jeu de jambe court et précis. Cela
rendait son mouvement, paradoxalement, très fluide car, même dans
ses changements de direction, il ne perdait jamais ses points
d'appui, comme le danseur émérite de rockabilly qu'il était à
l'époque. Rares sont ceux qui l'ont vu tomber. Leur duel était
d'autant plus attendu par tous les aficionados, qui en étaient, la
plupart du temps, pour leur frais.
Il faut dire qu'en prévision de ce genre de rencontre, porteuse
de tous les dangers, le district déléguait un arbitre qui savait se
faire respecter. Qu'il fût ancien de la coloniale, gendarme,
ex-résistant ou ex-prisonnier de guerre, ce n'était que mieux. Un
seul mot d'ordre : ne rien laisser passer. Ce qui se déroulait hors
du terrain, ce n'était pas leur affaire mais sur le terrain, le
fair-play devait être de règle. Entraîneurs et capitaines étaient
énergiquement sermonnés et le coup de sifflet sonnait l'heure des
hostilités. Et à vrai dire, cela marchait. Viril mais correct.
Quéré, au grand dam de ses supporters, retenait ses coups et Charly
jouait moins des épaules quand il enfonçait la défense (c'était
ça, son côté bulldozer). Un carton rouge d'un côté ou d'un autre
aurait déclenché le feu du ciel dans les tribunes, entraînant le
risque d'annulation de la rencontre, ce qu'aucun des clubs ne
désirait.
Par contre, car il fallait bien que la soupape dégorgeât, les
oreilles de l'arbitre restaient scellées aux échanges verbaux des
protagonistes : les « fils de pute, gros cul, sac à
merde, cocu » et autres fleurs étaient laissées à libre
expression sans qu'un carton ne vînt les sanctionner. Cela se
réglerait plus tard, c'était dans l'ordre des choses, mais sans les
crampons, à coups de tête et de poings, sur un parking de
discothèque ou derrière la baraque de tir d'une fête foraine.
Ce dimanche-là donc, c'était deux ou trois semaines après la
démission de Charly du poste de Père Noël, le Stade recevait
l'ASB. "B" comme Brestoise. Ce n'est pas faire injure au Relecq-Kerhuon
de l'inclure dans la banlieue du grand port ; la rivière, la
rade et l'océan ont lié leurs destins depuis des siècles. À son
échelle, Brest a connu les mêmes empoignades cathos/cocos quant à
l'occupation de la jeunesse. L'ASB, à cet égard, était sœur de
lutte du Stade relecquois et avait tenu pendant longtemps la dragée
haute à son concurrent direct, le patronage de l'Armoricaine dont le
fondateur finira évêque et dont l'équipe de foot finira
professionnelle, sans que l'on puisse discerner une réelle relation
de cause à effet. L'ASB décida de rester dans le giron amateur et
n'aménagea donc jamais de tribune VIP, la tribune resta populaire
tout comme son recrutement et son environnement. Ainsi quand les
Brestois rendaient visite aux Kerhorres, le même populo qu'on
rencontrait dans les manifs de soutien à la métallurgie, se
déserrait les coudes le temps des quatre-vingt dix minutes mais dans
une ambiance plutôt bon enfant.
Selon ce que les témoins rapportent, ça a commencé à la
mi-temps non loin de la buvette. Tous s'accordent à dire que Charly
était déjà bien chaud avant le début du match. Il parlait haut et
fort, l'haleine chargée du pastis qu'il avait, à vue de nez,
ingurgité en quantité, sans prendre le temps d'une pause depuis
l'heure de l'apéro qui succédait à celle des petits blancs, utiles
à la réflexion que nécessitait l'analyse des pronostics de
« Paris-turf ». Charly buvait sec, ce n'était pas un
secret et plus encore depuis son reclassement. Quand il n'y avait pas
match à domicile, il se contentait de rentrer pour roupiller devant
la télé de Jacques Martin.
La première mi-temps ayant fini sur un score nul, passés les
commentaires sur les stratégies à adopter pour la seconde – faire
sortir Machin, attaquer plutôt sur la droite, le gardien gueule pas
assez sur ses gars – les discussions tournèrent rapidement sur la
vie en général – Alors, toujours pas en retraite ? On s'est
acheté une caravane. Le toubib m'a dit que c'est une cystite – on
se préparait à commander une seconde tournée avant la reprise du
jeu. Charly était entouré de trois anciens de la Pyro quand il
suspendit le geste d'amener sa Kro tiède à la bouche.
Ses compagnons tournèrent leur regard dans la direction de celui
de Charly. Ils reconnurent bien évidemment Jeannot Quéré. Celui-ci
discutait avec deux jeunes gars aux cheveux courts, des militaires
comme lui apparemment.
Les deux autres pouffèrent discrètement. Charly, lui, ne riait
pas et gardait les yeux fixés sur le bonhomme. Et la fusée fusa,
tellement haut que toute la buvette tourna la tête.
L'interpellé se tourna comme les autres vers l'endroit du tir.
Après trois petites secondes, ses lèvres arborèrent un sourire
mince et finement cruel. En ne perdant pas Charly de vue, il
s'adressa aux deux autres individus qui jetèrent un coup d’œil
rapide vers celui-ci en hochant leurs têtes d'un air entendu. Et ils
rigolèrent de concert.
La mouche piqua.
Bouteille à la main, Charly se rua vers le trio, ramassé sur
lui-même, le front bas mais le pas moins assuré que l'ensemble. Il
se planta devant Quéré dont l'expression ironique n'avait pas
quitté le visage.
Quéré se contenta de hausser les épaules.
Charly leva son bras, brandissant la bouteille avec l'intention
évidente de la balancer. Les deux jeunes compagnons de Jeannot
s'interposèrent dans la seconde, l'un retenant le bras, l'autre
repoussant Charly qui, en trébuchant, se retrouva le cul par terre.
Ses collègues se précipitèrent vers lui et l'aidèrent à se
relever.
Le coup de sifflet de la seconde mi-temps venait de retentir. Les
spectateurs se détournèrent de l'échauffourée. Chacun reprit sa
place autour du terrain ou dans les tribunes. On entraîna Charly le
plus loin possible de Jeannot Quéré. L'ASB marqua à la 61ème
minute, le Stade Relecquois égalisa à la 79ème, un coup de tête
entrant fit gagner les Brestois à la 86ème. La buvette refit le
plein et Charly aussi.
Personne ne fit attention à lui quand il emboîta le pas à la
foule des spectateurs qui se dirigeaient vers la sortie. C'est en
atteignant le trottoir qu'il s'enfourna entre les gens, comme du
temps de ses percées héroïques, les bras en avant, en hurlant :
Quéré prit tout le poids de Charly dans le dos et tomba
lourdement sur la route. Un coup de poing net brisa l'élan et le nez
de Charly qui se retrouva à nouveau le cul par terre, groggy.
Le jeune militaire qui avait encore son poing serré le regardait,
prêt à en découdre une nouvelle fois.
L'autre s'occupait de Jeannot qui se relevait péniblement.
Charly, le souffle court, porta la main à sa bouche sur laquelle
dégoulinait du sang. Il resta un instant à regarder ses doigts
poisseux et se tourna vers son puncher.
Tant que t'y es, demande-lui de vous apprendre à couper des doigts.
Il est à la retraite, il a tout le temps de vous parler de
l'Algérie. Pas vrai Jeannot ? T'as aimé l'Algérie, toi, hein ?
Ce dernier fit quelques pas vers l'homme à terre, son sourire
s'était mué en rictus sous l'effet de la douleur. Le regard fixe,
il cracha aux pieds de Charly.
Il tourna le dos lentement et s'éloigna, boitillant.
*
Le lendemain matin, l'histoire fit rapidement le tour de la base.
Charly était passé par les urgences où on lui avait prescrit
quelques jours d'ITT. Fañch et Jacquot décidèrent de lui rendre
visite après le boulot.
Il habitait, à l'ombre du vieil hibou triste d'église qu'il ne
fréquentait depuis sa petite communion que pour les enterrements,
une maison de plain-pied, entouré d'un jardinet qui dut être coquet
du temps où sa mère était encore en vie. À cette heure, seul un
camélia résistait à l'étouffement des herbes folles.
Il restèrent un certain temps à poireauter sur le seuil après
avoir frappé. Le son de la télévision se faisant entendre depuis
l'extérieur, ils finirent par pousser la porte. Ils trouvèrent
Charly enfoncé dans son canapé, ronflant bruyamment et bizarrement,
comme on peut le faire avec un nez cassé. Le réveil fut progressif.
À l'appel de son prénom, Charly ouvrit un œil puis deux.
L'ecchymose débordait de dessous le pansement et s'élargissait
sur les pommettes.
Il se redressa en geignant et d'un coup de télécommande, il
coupa la chique à Patrice Laffont.
Charly haussa les épaules.
Il avait rien à foutre là. Vous voulez une bière ?
T'as droit de boire avec ton traitement ? Demanda prudemment
Jacquot, embarrassé, tout comme Fañch, par la vision des cadavres
des bouteilles gisant à droite et à gauche.
Charly ne se soignait visiblement pas qu'à la chimie.
Il traduisît sans peine le silence gêné des ses collègues.
Ce sera la première de ma journée, les autres, c'est parce que
j'ai pas rangé.
Une petite alors répondit Fañch, comme soulagé.
Z'êtes pas venus à l'heure de l'apéro pour pas prendre l'apéro
tout de même ? grogna Charly en s'extirpant péniblement du
canapé.
Il revint de la cuisine avec un pack pas entamé et se mit à
décapsuler les bouteilles qu'il tendit cérémonieusement à ses
camarades.
Jacquot et Fañch restèrent le bras en suspension.
Des décisions comme celles-ci, on n'en a pas des dizaines à
prendre dans sa vie. Certaines rajoutent un poids, d'autres
délestent. En ce qui concerne Charly, elle entra dans cette dernière
catégorie. Pour un homme comme lui, un coup sur le nez peut être un
mal nécessaire au mûrissement de sa réflexion voire à l'écourter
car moins de quinze jour après son retour, il déposa son dossier de
pré-retraite au bureau du DRH. À partir de cette date, on retrouva
progressivement la grande gueule râleuse et joviale que tout le
monde appréciait. Le changement le plus spectaculaire fut ressenti
au sein de son équipe de travail, au détriment de la cadence selon
les rapports, qui pointèrent un élargissement anormal des
pauses-café. Comme s'il s'était investi d'une nouvelle et dernière
mission, Charly avait ouvert le grand livre de sa mémoire d'ouvrier,
et transmettait à l'heure du jus, son savoir et ses anecdotes à la
manière d'un conférencier au Collège de France. La moindre
question suffisait à le relancer, pratique dont usaient et abusaient
ses collègues. Le stock patienta ainsi que la direction qui renonça
à prendre des mesures coercitives, du moins jusqu'au départ de
Charly. Inutile de créer des tensions supplémentaires qui
alourdiraient inutilement un dialogue social déjà peu léger dans
la conjoncture, d'autant plus que le délai était raisonnable,
quelques petits mois tout au plus.
Charly fixa lui-même la date de son pot
de départ. Le 6 décembre à la Sainte Barbe.
Les vignerons ont la Saint Vincent, les amoureux, la Saint
Valentin, les gars de la Pyro, eux, ont la Sainte Barbe qu'ils
partagent avec les pompiers et toute profession qui a un rapport avec
le feu et les explosions. Pendant longtemps ce jour était célébré
par de petites cérémonies internes - repas amélioré, pot offert
par la direction, discours du gradé – mais la tradition avait
perdu au fil du temps et des conflits sociaux le caractère
corporatiste qu'elle contribuait à maintenir vaille que vaille.
Charly avait connu cette époque où, passé l'échauffement des
libations officielles, on poursuivait le match dans les bistrots du
bourg. Il en parlait avec la nostalgie de ceux pour qui le métier
n'est pas défini par des horaires de pointage ou par un barreau dans
l'échelle des salaires mais par mille et une choses, les bruits, les
odeurs, les petits matins, les regards, les rires et les deuils.
Il n'échappa pas à la canne à pêche, au bouquet du syndicat,
aux petits mots mi-émus, mi-rigolards de ses collègues et au
discours étonnement chaleureux de son supérieur hiérarchique que
Charly écouta avec attention, hochant la tête régulièrement quand
l'autre déroulait les dates principales de sa carrière. Charly fut
tellement cueilli par ces marques d'affection, pudiques mais
sincères, qu'il laissa tomber ses rodomontades et bredouilla des
mots de remerciement, mouillés d'émotion mal contenue. On
but correctement à sa santé,
point trop pour ne pas gâcher la fête, juste assez pour mettre le
feu aux joues, et c'est Jacquot qui le ramena chez lui et l'aida à
rentrer canne à pêche, bouquet, bouquin et autre bouteille de bon
vin qui s'étaient rajoutés dans son panier de départ.
Un dernier pour la route ? demanda Charly
Non, non, c'est bon, Charly. Demain y'a école.
Ok. De toute façon, je suis crevé.
Il confirma ses dires par un long bâillement sonore
La main sur la poignée de la porte, Jacquot se retourna vers son
ami.
Charly, tu sais te servir d'une canne à pêche ?
Ben, évidemment que je sais m'en servir. Déjà tout gosse,
j'allais aux maquereaux dans la rade avec mon père, alors une canne
à pêche, hein...
Charly haussa les épaules.
C'est Marie-Claire, la secrétaire du C.E. qui avait pris
l'initiative de la canne à pêche. Mais attention, une canne garnie
avec tous ses accessoires, du moulinet de compétition à la panoplie
d'hameçons, en passant par toute une série de leurres, réservés
pour certains à des poissons n'ayant jamais glissé une nageoire
dans la rade de Brest. La recette du panier passé dans les services
avait été fructueuse mais l'enquête qu'elle mena auprès de ses
collègues sur l'objet du cadeau le fut moins. On ne connaissait pas
de hobby ou de centres d'intérêt autre pour Charly que son boulot
et le stade Relecquois. Il n'avait pas son permis, Brest et ses
cinémas étaient trop éloignés, hormis les déplacements pour les
congrès du syndicat, il n'aimait pas les voyages, il aimait lire,
oui, des bouquins sur l'histoire, l'histoire du coin plus
précisément, voire exclusivement. Elle se décida après qu'on lui
ait rapporté qu'il accompagnait de temps en temps un voisin à la
pêche aux maquereaux. Comme le temps du Pot approchait, pour
Marie-Claire, la messe fut dite : ce serait la canne à pêche
et le deuxième tome d' « Ar Vag » où il
retrouverait tout ce qu'il y a à savoir sur les vieux bateaux de la
Rade et sur les pêcheurs kerhorres, en particulier.
*
Un Charly à la retraite, c'est triste à dire, mais ça ne vit
pas longtemps. Un an et demi après son départ, le crabe entama son
grignotage. La canne à pêche n'avait pas fait naître en lui un
besoin salutaire d'activité physique et ses déplacements quotidiens
se limitaient au bourg. Boulangerie, supérette et bistro, tôt le
matin et tôt le soir. Les seules fantaisies qu'il s'accorda
consistèrent dans l'achat d'un magnétoscope et dans celui d'un
nouveau canapé, sur les conseils de son cardiologue se plaisait-il à
dire. Ses rapports avec ses médecins furent globalement semblables à
ceux qu'il entretenait avec les militaires, distants et méfiants. On
pissa de rire un soir, à l'heure de l'apéro, quand il raconta son
rendez-vous chez une nutritionniste. Charly ne fût pas un bon
malade.
Dans les premiers mois de sa retraite, Fañch, Marie-Claire et
Jacquot, ensemble ou à tour de rôle, vinrent régulièrement
prendre des nouvelles du Vieux. On le tenait au courant du
train-train de la Pyro, les sempiternelles menaces de réduction
d'effectif, les services qui allaient disparaître ou fusionner, les
départs, les arrivées, bref on passait un bon moment. Après les
vacances d'été, les visites continuèrent mais s'espacèrent un peu
plus. Ernesto fut celui qui lui fut le plus fidèle, le plus présent.
C'est avec lui que Charly choisit son magnétoscope et encore en sa
compagnie, et celle de son fourgon, qu'il embarqua son nouveau
canapé. Lui aussi qui traîna Charly chez le médecin après l'avoir
trouvé plié en deux sur le dit-canapé, pâle et fiévreux.
*
Ernesto Rullan était un autre pilier du syndicat, tendance
anarchiste. Il était tombé dedans tout petit. Son père avait
effectué une remontada radicale en 1937 en rejoignant un camp de
réfugiés espagnols dans le nord de Brest, était tombé amoureux
d'une petite qui montait de Recouvrance pour leur apporter des
gâteaux cuits par sa mère, avant de partir pour l'Angleterre, de
revenir cinq ans plus tard, de marier la petite Brestoise et,
Francophobe à défaut d'être francophone, décida de s'installer,
d'ouvrir une épicerie et de faire des enfants. Cinq.
Deuxième de la liste, musicien à ses heures perdues, volage et
joyeux, Ernesto aimait les fêtes bruyantes et colorées. Son
expansivité toute latine avait percuté celle de Charly, toute
bretonne, quand il s'était agi de travailler ensemble. Il fallut à
ce dernier modérer les ardeurs du caballero sur la chaîne de
travail à coups de « Regarde ce que tu fais p'tit con ! »
et de « Tu chanteras plus tard, dévisse ta douille ! ».
Mais, au fil des jours, entre le jeune et l'ancêtre, le courant
était passé ; d'une part parce qu'Ernesto avait fini par
gagner la confiance de Charly en appliquant, en un amusant respect,
ses messages subliminaux et d'autre part parce qu'il créèrent un
vrai duo dans les réunions syndicales et sur les piquets de grève.
Leur numéro de chamaillerie générationnelle faisait plaisir à
entendre et baisser les tensions. Ils partageaient en outre la même
passion pour Brassens et la même passion que ce dernier pour le 14
juillet et le 11 novembre.
Pour Ernesto, la seule fête nationale qui vaille, c'est le 20
novembre et ce depuis 1975. Dans sa famille, guitares et tapas sont
de sortie, et jusqu'à tard dans la nuit, pour célébrer dignement
ce jour, date anniversaire de la mort de Franco. À minuit, selon le
rituel, sur la terrasse du père, Ernesto fait péter son feu
d'artifice, dont les voisins profitent, ravis de participer à la
célébration de la fête nationale espagnole, pensent-ils.
La première fois, Ernesto dut tirer Charly par la manche pour
qu'il accepte de venir se joindre à eux. Charly n'aimait pas
déranger et encore moins ne pas dormir dans son lit, même cuit. La
soirée dut être bonne à ce qu'on en sait. Il semblerait que
Charly, toujours selon les rumeurs, ne fut pas, ce soir-là,
insensible au charme d'Isabelle, la sœur aînée d'Ernesto. On croit
savoir qu'il y eût escapade en Espagne quelques temps après,
escapade qui serait à l'origine de l'aversion de Charly pour les
voyages. En tous cas, quoiqu'il se soit réellement passé, leur
relation amicale n'en avait visiblement jamais pâti, elle
en devint même plus profonde. Qui sait comme les histoires de femmes
rapprochent les hommes ? Isabelle ayant choisit de retourner
définitivement à ses origines, Charly pût rejoindre les agapes
Rullan en sociétaire quasi-perpétuel. Aussi quand ce dernier eût
son coup de grisou, se fermant comme une huître même à ses plus
proches amis, Ernesto en fut très atteint et le premier soulagé
quand l'huître se réanima.
Le 20 novembre 1995 fut tiré le dernier feu d'artifice auquel
Charly participa, en tant que spectateur.
Un feu d'artifice pour un gars de la Pyro, c'est un peu les 24
heures du Mans pour un mécano. Quand le pékin moyen se grise de
vacarme et de jet de champagne, le mécano est au centre de la
machine, il visualise l'emballement de la mécanique, tout ce monde
de mouvements, de gaz et d'explosions. De la même manière, quand
fusent les « Oh la belle bleue ! » et les « Oh,
la belle verte ! », les spécialistes y voient le
ruissellement incandescent des cristaux de cuivre ou de baryum,
jaugent les effets, les trajectoires, sourient aux déflagrations.
Cette phrase revenait, année après année, presque mot pour mot
dans la bouche de Charly, passé le bouquet final, alors qu'il se
retrouvaient, un verre à la main, à refaire le monde. Fiers, en
colère, mélancoliques et bourrés. Dans l'ordre.
*
Le 1er juillet 1996, la Camarde, accompagnée de l'Ankou et de son
équipe de transport, passèrent la barrière de l'Hôpital des
Armées. Charly les accueillit sans doute avec soulagement, tant ces
dernières semaines avaient été un chemin pénible et douloureux. À
l'aggravation de son état, le cercle de ses amis s'était resserré,
se passant le relais pour les besoins du quotidien, l'amener à ses
rendez-vous, chercher ses médicaments. La maladie étant une grande
pourvoyeuse de paperasse, c'est Marie-Claire qui s'en chargea. Pour
le coup, elle devint la gestionnaire-confidente d'un Charly qui avait
autant de goût pour les formulaires, les contrats d'assurances, les
factures de téléphone qu'il en avait pour l'entretien de son
jardin. Le premier dimanche de juin, il assista à la victoire du
Stade relecquois sur les Gars du Rheun, 4-0. Ce fut sa dernière joie
et sa dernière sortie. Quelques jours après il dut être
hospitalisé en urgence, au vu de son état de faiblesse. Charly ne
lutta pas et se laissa partir, la conscience embrumée par les doses
de cheval d'antalgiques et d'opiacées qui coulaient dans ses veines.
Il poussa son dernier soupir à trois heures du matin, la main de
Marie-Claire posée sur sa poitrine.
Oui mais voilà, il n'avait, à la connaissance de personne, laissé
filtrer ses intentions sur le sujet.
*
On n'envisage pas ses propres obsèques comme on envisage une
location de bungalow dans un camping de Palafrugell, à moins d'avoir
atteint un sommet de zénitude totale face à la mort, sommet jamais
atteint dans le monde de Charly. Il préférait, comme beaucoup,
éviter d'y penser. Ça arriverait quand ça arriverait. Mais
maintenant qu'on y était, ses amis se retrouvaient devant un
dilemme.
Réunis tous les quatre dans son salon, ils tournaient le problème
dans tous les sens. Il était hors de question de voir engloutir son
cercueil dans le ventre d'une église et d'enrichir, par voie de
conséquence, un denier du culte que le principal intéressé
approvisionnait, à l'heure de la quête, en rondelles de vis lors
des enterrements auxquels il assistait. Le corps reposait pour
l'instant dans une des chambres funéraires de l'hôpital. On pouvait
le ramener chez lui, mais quid de la cérémonie ? On ne pouvait
pas le laisser partir sans cérémonie et on ne pouvait pas organiser
une cérémonie dans cette pièce lugubre et minuscule que mettait à
disposition l'hôpital. C'est alors qu'Ernesto, qui se tenait muet
depuis un moment, prit la parole. Ce qu'il proposa fût accueilli par
un silence hébété des trois autres. La discussion qui suivit fut
longue et animée mais quand ils se quittèrent, le pacte était
scellé.
Le lendemain soir, Charly était de retour chez lui. La blancheur
de pin de son cercueil illuminait la sombre salle à manger peuplée
de meubles lourds qui faisaient la fierté de sa mère. La chemise
hawaïenne dont il était vêtu lui donnait un air de vacancier à
l'heure de la sieste. Marie-Claire l'avait choisie parce que c'est
celle-là que Charly arborait dans les grandes occasions, les
mariages ou les élections.
Une veillée s'improvisa d'elle-même au gré des allées et
venues. Comme Charly ne laissait ni veuve ni enfants éplorés,
passé le moment de recueillement silencieux devant sa dépouille et
celui du petit hochement de tête traduisant la vaste impuissance
devant la fatalité de notre condition humaine, chacun apporta, à
voix basse dans le salon, à voix haute dans la cuisine, sa pièce au
puzzle d'une vie qui avait croisé la sienne, et ma foi, s'il
manquait quelques pièces, l'ensemble reflétait bien le Charly qui
reposait, tranquille et chic dans sa chemise multicolore.
Beaucoup furent étonnés, certains contrariés, quand ils
apprirent où se déroulerait la cérémonie. Les quatre amis,
conscience recroquevillée dans ses petits souliers, assurèrent que
c'était la décision de Charly et qu'il fallait la respecter. On ne
pouvait que se soumettre à cet argument et on se donna rendez-vous
le surlendemain au crématorium de Carhaix à quelques quatre-vingt
kilomètres de la Rade.
*
C'était faire preuve alors d'originalité que de partir en fumée.
Les rives de l'Élorn n'étaient pas celles du Gange et on y
préférait immémorialement les vers aux flammes. Reposer dans la
terre - celle sur laquelle des générations ont trimé, qu'on a
partagée, vendue, négociée, valorisée, quittée, retrouvée et
pour laquelle, affirme-t-on, on est parti la fleur au fusil - est un
aboutissement naturel, une fusion ultime et sacrée, essentielle du
Breton. Le ciel, ce n'est pas pareil, on ne peut pas se battre avec
le ciel en Bretagne, on ne lui doit rien, au ciel.
Celui du 4 juillet fut splendide et sans un nuage. Ceux qui
étaient en congé ou qui avaient pu en poser, se retrouvèrent en
nombre à accueillir le convoi. La cérémonie fut plus courte que
chez les curés mais autrement plus chaleureuse. C'est sur la chanson
Requiem de Ferré que le cercueil fit son entrée dans la salle. Il y
a plus gai, mais moins beau. C'est Ernesto qui l'avait choisie ; il
l'avait faite découvrir à Charly lors d'un après-feu d'artifice.
Ce dernier, qui n'était pas un poète, en avait eu les larmes aux
yeux. Jacquot et Marie-Claire se partagèrent son éloge public en
faisant naître quelques sourires sur les lèvres et quelques voiles
de mélancolie dans les yeux. Toutes et tous étaient conscients
qu'avec Charly, c'était aussi une époque qui mettait les bouts. Le
chœur en fut d'autant plus émouvant quand Ernesto, guitare à la
main, invita le Grand Georges et son radeau de la Méduse. Timides au
début, rythmiquement discutables, globalement justes, les voix
montèrent en puissance jusqu'au dernier « d'abord »
qu'on laissa traîner pour le plaisir. Bill Haley and His Comets eût
droit à deux rappels tandis que l'assemblée, en queue leu-leu,
défila pour un dernier salut, un dernier geste, un dernier frôlement
de cercueil. Rock around the clock. Il était temps de carboniser
Charly.
Les curieux, car beaucoup l'étaient, en furent pour leur frais.
Une crémation, ça prend du temps et se déroule sans spectateur.
Les cendres de Charly ne seraient froides que le lendemain. C'est
Ernesto qui viendrait prendre livraison de l'urne. On se sépara tout
en regrettant de ne pas finir chez Gélébart, le bistro-PMU, face à
l'église du Relecq, dans lequel se concluait rituellement la
cérémonie des adieux. Chacun rentra dans l'été qui s'annonçait
resplendissant.
*
Pour les populations maritimes de la Rade, la grande affaire de ce
juillet 96 fut la deuxième édition du grand rassemblement
international de vieux gréements. Les amoureux des cordes à nœuds,
les fanatiques de l'étoupe, les emballés des belles membrures ou
les simples néophytes s'apprêtaient à fêter par centaines de
milliers un spectacle que seuls les anciens des anciens, ceux de Mac
Orlan, ceux d'avant les bombes, gardaient encore fragilement en
mémoire. Brest renouait pour un temps avec sa légende, celle du
havre cosmopolite ouvert à toutes les marines de tous les océans du
monde. Le temps où régnait l'odeur du goudron des calfats, pas
celle des tourteaux de soja.
Des centaines de bénévoles s'activèrent à accueillir et
canaliser les flots de visiteurs vers les différents pontons où
était amarrée une flottille hétéroclite et gouailleuse, liée
bord à bord par le même appétit de mer, de vent, d'alcools et de
chansons. Beaucoup plus select était le quai réservé aux bâtiments
de prestige, parqués au pied du château au cœur de l'Arsenal,
endroit que les Brestois de moins de cinquante ans découvraient avec
curiosité et en grande majorité pour la première fois, confisqué
qu'il était par l'armée pour y construire et faire circuler ses
bateaux gris. Il faut dire que l'amirauté y avait exceptionnellement
autorisé l'accostage de trois mâts somptueux enguirlandés de
jeunes marins en uniforme impeccables venus de Norvège, des USA ou
encore d'Ukraine. Les casquettes, grandes comme des poêles à frire,
des marins ukrainiens eurent d'ailleurs un grand succès auprès des
jeunes Brestoises.
À la Pyro, on fut tenu bien à l'avance de tous ces préparatifs
par l'intermédiaire des militaires de la base. Ouvrir une telle
zone, si longtemps interdite, à des milliers de civils
non-accrédités, ça faisait trembler du pompon rouge à des
kilomètres à la ronde. Les passes à prix réduits pour l'entrée
de la fête mis en vente au C.E. étaient partis en quelques jours.
Bon nombre d'employés s'inscrivirent en tant que bénévoles et
certains parmi eux, les plus rusés, furent validés pour tenir des
buvettes ou servir de garde-barrières sur le site privilégié des
grands voiliers.
Ernesto était de ceux-là. Il avait pris son poste dès le
premier jour, le 13 juillet. Son bar se tenait juste en face du
Belem. Il était aux premières loges pour épier les nombreux
pince-fesses, champagne et petits-fours, auxquels les hautes sociétés
locales étaient conviées par les commandants en représentation. Sa
clientèle à lui, hormis les visiteurs, était composée de nombre
de soutiers mis à contribution pour l'événement, les agents des
services techniques, les musiciens, les hôtesses, les régisseurs de
tous poils. Ernesto fut soulagé quand, en fin d'après-midi, l'un de
ces derniers vint lui commander un demi. Ils restèrent un long
moment à discuter.
*
L'homme était concentré. Il venait de terminer le branchement du
système et passait une dernière fois mentalement en revue les
différents paramètres de l'opération. Il n'avait aucun doute sur
la puissance de la charge et sur le mélange qu'il avait concocté.
Sourire aux lèvres, il se pencha au-dessus des remparts d'où il
pouvait contempler l'étendue de la fête qui battait son plein. Il
sortit une puissante lampe de poche et fit le signal convenu à
Ernesto.
Celui-ci, se retournant vers Jacquot et Fañch, accoudés à la
buvette, émit un laconique « C'est bon » avant de lâcher
son torchon en le confiant à sa relève. La nuit allait tomber et
comme prévu, ils se dirigèrent vers le Petit-Pont qui enjambe la
Penfeld pour se rendre du côté opposé au château, à Recouvrance,
où Marie-Claire les attendait. Ils longèrent la coque du Christian
Radich, un imposant trois-mâts carré norvégien où les VIP se
déhanchaient sous le swing du Peter Butler's band ; un couple,
aussi torché l'un que l'autre - Fañch reconnût le DG d'une grande
enseigne d'hypermarché local – tentait de descendre la coupée,
soutenus par des marins hilares, visiblement habitués à la
manœuvre. En cette soirée du 14 juillet, les élites se
dévergondaient loin des quais grouillants du port de commerce où se
déroulait une des plus grandes orgies que la ville ait connues pour
célébrer la Fête Nationale. La Marseillaise dut plier le genou
devant un Jean-François de Nantes, chanté jusqu'à plus soif, si
tant est que cette expression eût un sens ce jour-là.
Jacquot lança un coup de menton vers le pont du navire. Quéré,
accoudé au bastingage, la trogne cramoisie, avait le nez plongé
dans le décolleté d'une grande femme blonde qui discourait en
faisant de larges gestes.
À 23 heures, une détonation assourdissante fit sursauter la
foule et s'envoler les pigeons nichés dans les anfractuosités des
murailles du château. De celles-ci dégoulinèrent des torrents
crépitants de feu alors qu'aux premières notes d'une musique
puissante s'ajoutait le sifflement strident des premières
chandelles. Les palmiers, les tournesols, les pivoines, les feux de
Bengale, les fontaines se succédèrent à un rythme effréné et
déclenchèrent les cris d'extase et sans retenue des spectateurs qui
ne boudaient pas leur plaisir devant la munificence et la
grandiloquence des tableaux. Sur le trois-mâts norvégien, édiles,
mécènes et état-major savouraient leur part de gloire.
Ernesto, mâchoire crispée, regarda sa montre. Marie-Claire lui
broyait le bras tandis que Fañch et Jacquot, corps tendus, mains au
fond des poches, gardaient le yeux fixés sur le pont du navire. Le
spectacle en était à son paroxysme, le moment était venu.
L'homme appuya sur le bouton. L'étincelle embrasa la poudre noire
et, dans le vacarme du bouquet final, nul n'entendit les sanglots
trop longtemps contenus d'une femme et de trois hommes alors que dans
le ciel s'épanouissait une large corolle, éparpillant sur la Rade
les cendres rutilantes de leur ami Charly.