vendredi 30 octobre 2026

...CAR J'ÉCRIS DES CHANSONS ( Mon amour à moi n'aime pas qu'on l'aime )

« Plus tard, tu colleras sur papier tes pensées
Fleurs d'herboriste ramassées quand il faisait beau temps au paradis perdu. »

Ces mots de Tristan Corbière, mon frangin de spleen, me sautent aux yeux alors que je feuillette, pour me déconcentrer de l'abattement moral que provoque chez moi toute échéance facturée, un bouquin d'érudit sur la vie du Crapaud. Je ne lis pas la poésie, je feuillette, elle m'est utile comme un verre d'eau, quand j'ai la gorge sèche.
Ces Fleurs d'herboriste, je les entasse depuis des années dans différents cahiers, quand ce n'est pas sur le dos d'une enveloppe, d'un carton de bière ou d'un paquet de clopes. Plutôt que mes pensées, trop broussailleuses pour entrer dans un herbier, je glane de-ci de-là, une expression qui swingue, une image, une vision soudaine, je ramasse, oui. C'est devenu un réflexe, un mouvement naturel, car j'écris des chansons.
Pas comme je respire, non, je ne suis plus la poule pondeuse que je fus. Il a fallu admettre le temps de l'oubli, de la digestion lente. Attendre qu'un jour une suite d'accords réhydrate la Fleur séchée. Pourquoi ce jour ? Parce qu'un rayon de soleil, parce qu'une voix, parce qu'un bon vin, parce qu'une sciatique, que sais-je ? Parce que c'est le jour où, mystérieusement, tout se conjugue.
« Mon amour à moi n'aime pas qu'on l'aime ». Cher Tristan, pardon, mais j'en ai fait un titre. J'avais noté ta saillie sur un relevé de banque et puis un jour, longtemps après, la chanson naquit. L'entre-temps avait fait de moi un piètre amoureux et un mauvais amant. Ce soir-là, je regardais une série américaine en grattant ma guitare. Et elle est venue, comme ça. Elle était finie avant le JT de la nuit. 
 

MON AMOUR A MOI

Mon amour à moi n’aime pas qu'on l'aime

Voilà sur quoi j'me penche

Voilà sur quoi je planche

Nuit et jour je sèche sur le théorème

mon amour à moi n'aime pas qu'on l'aime


Sur la porte de son château

Pendouillait un écriteau

« Tu ne restes pas si tu entres »

Moi j'étais triste et fatigué

J’avais plus d'pieds dans mes souliers

J'avais juste envie de me pendre

J'ai appelé « Hola ! Quelqu'un ? »

Mais le quelqu'un, c'était pas un

Soudard à l'haleine chargée

C'était elle et ses yeux ourlés


J'ai fait le siège de son château

J'ai fait l'homme, j'ai fait l'idiot

Pour faire sourire la demoiselle

Pour couvrir les cris des corbeaux

Qui assombrissaient ses créneaux

J'ai fait un peu le ménestrel

Elle m'a dit « T'as lu l'écriteau ? »

J'ai croisé les doigts dans le dos

J'ai dit « Oui », elle m'a dit « Tant pis »

Elle m'a ouvert son pont-levis


Dans la chambre de son château

On s'est régalé de nos peaux

Deux solitudes qui se sèvrent

Le matin vint comme un salaud

J'avais encore le ventre chaud

J'avais encore son corps aux lèvres

J'ai tendu la main vers son dos

Elle est tombée sur l'écriteau

D'un coup j'étais devenu quoi ?

Un crapaud vert ? Un asticot ?


Dans les douves de son château

J'me suis r'trouvé les pieds dans l'eau

Les idées noires dans la tête

Elle a refermé sur mon dos

Elle a remis son écriteau

Chez les corbeaux, c’était la fête

Soudain est monté des créneaux

Un rire de fou, un bruit de chaînes

Un spectre l'appelait « ma reine »

et la serrait contre ses os 

©Paul Madec