« Plus tard, tu colleras sur
papier tes pensées
Fleurs d'herboriste ramassées quand il faisait beau temps
au paradis perdu. »
Ces mots de
Tristan Corbière, mon
frangin de spleen, me sautent aux yeux alors que je feuillette, pour
me déconcentrer de l'abattement moral que provoque chez moi toute
échéance facturée, un bouquin d'érudit sur la vie du Crapaud. Je
ne lis pas la poésie, je feuillette, elle m'est utile comme un verre
d'eau, quand j'ai la gorge sèche.
Ces Fleurs d'herboriste, je les entasse
depuis des années dans différents cahiers, quand ce n'est pas sur
le dos d'une enveloppe, d'un carton de bière ou d'un paquet de
clopes. Plutôt que mes pensées, trop broussailleuses pour entrer
dans un herbier, je glane de-ci de-là, une expression qui swingue,
une image, une vision soudaine, je ramasse, oui. C'est devenu un
réflexe, un mouvement naturel, car j'écris des chansons.
Pas comme je respire, non, je ne suis
plus la poule pondeuse que je fus. Il a fallu admettre le temps de
l'oubli, de la digestion lente. Attendre qu'un jour une suite
d'accords réhydrate la Fleur séchée. Pourquoi ce jour ? Parce
qu'un rayon de soleil, parce qu'une voix, parce qu'un bon vin, parce
qu'une sciatique, que sais-je ? Parce que c'est le jour où,
mystérieusement, tout se conjugue.
« Mon amour à moi n'aime pas qu'on
l'aime ». Cher Tristan, pardon, mais j'en ai fait un titre. J'avais
noté ta saillie sur un relevé de banque et puis un jour, longtemps
après, la chanson naquit. L'entre-temps avait fait de moi un piètre
amoureux et un mauvais amant. Ce soir-là, je regardais une série
américaine en grattant ma guitare. Et elle est venue, comme ça.
Elle était finie avant le JT de la nuit.

MON AMOUR A MOI
Mon amour à moi n’aime
pas qu'on l'aime
Voilà sur quoi j'me
penche
Voilà sur quoi je
planche
Nuit et jour je sèche
sur le théorème
mon amour à moi n'aime pas qu'on l'aime
Sur la porte de son
château
Pendouillait un écriteau
« Tu ne restes pas
si tu entres »
Moi j'étais triste et
fatigué
J’avais plus d'pieds
dans mes souliers
J'avais juste envie de
me pendre
J'ai appelé « Hola !
Quelqu'un ? »
Mais le quelqu'un,
c'était pas un
Soudard à l'haleine
chargée
C'était elle et ses
yeux ourlés
J'ai fait le siège de
son château
J'ai fait l'homme, j'ai
fait l'idiot
Pour faire sourire la
demoiselle
Pour couvrir les cris
des corbeaux
Qui assombrissaient ses
créneaux
J'ai fait un peu le
ménestrel
Elle m'a dit « T'as
lu l'écriteau ? »
J'ai croisé les doigts
dans le dos
J'ai dit « Oui »,
elle m'a dit « Tant pis »
Elle m'a ouvert son
pont-levis
Dans la chambre de son
château
On s'est régalé de nos
peaux
Deux solitudes qui se
sèvrent
Le matin vint comme un
salaud
J'avais encore le ventre
chaud
J'avais encore son corps
aux lèvres
J'ai tendu la main vers
son dos
Elle est tombée sur
l'écriteau
D'un coup j'étais
devenu quoi ?
Un crapaud vert ?
Un asticot ?
Dans les douves de son
château
J'me suis r'trouvé les
pieds dans l'eau
Les idées noires dans
la tête
Elle a refermé sur mon
dos
Elle a remis son
écriteau
Chez les corbeaux,
c’était la fête
Soudain est monté des
créneaux
Un rire de fou, un bruit
de chaînes
Un spectre l'appelait
« ma reine »
et la serrait contre ses
os
©Paul Madec