vendredi 11 novembre 2016

LA LETTRE

  LA LETTRE

« Madame, j'ai l'honneur de porter à votre connaissance que je possède concernant Monsieur votre fils, le caporal Ferdinand LE GARFF, du 402e Régiment d'Infanterie, 3e Compagnie, les renseignements suivants :
Ne répond plus à l'appel de son corps, depuis le 29 septembre 1915 – Signalé disparu au combat de la cote 135, Sud de Sainte Marie à Py »

Les a-t-elle vu arriver de sa fenêtre, Eulalie, quand un envoyé de la mairie accompagné d'un militaire sont venus frapper à sa porte un jour de décembre 1915 ? Ils ont mis plus de deux mois à l'envoyer, la Lettre. Plus de deux mois. Elle devait savoir, elle devait s'en douter, le sentir au fond d'elle-même. Toute la famille devait s'endormir le ventre noué par tout ce temps sans nouvelles fraîches, les dernières dataient de juillet. On se les imagine sans peine guettant la moindre informations du front, même passée au crible de la censure militaire. Chaque retour de blessé donnait lieu à des interrogatoires pénibles d'où sourdait l'angoisse commune. Jamais l'expression bretonne « anken ar joa », l'angoisse de la joie, n'avait pris autant de valeur. C'est bien nous ça d'inventer un concept pareil !

Ferdinand allait fêter ses dix-huit ans en février 1916. En cas de guerre continentale (sic), le gouvernement se donna le droit d'appeler ces jeunes garçons de 17 ans révolus. Et continentale, elle le fut. Sous le matricule 1618, Ferdinand incorpora un régiment composé de Bretons, de Picards, de Nordistes et de Parisiens. Mais ce qui le caractérisait vraiment était sa composition « humaine » : un tiers de jeunes recrues, un tiers d'anciens auxiliaires et de réformés et un dernier tiers de blessés de guerre. Un régiment d'élite comme on peut le constater.
Ferdinand a échappé aux tranchées. Ces dernières lueurs d'enfance, il les a laissées dans la grande offensive en Champagne : 28000 tués, 100000 blessés, 55000 prisonniers ou disparus et tout ça en 15 jours. Du coup, dans un grand élan humaniste, l'état-major dont le glorieux Pétain, devant tant de gaspillage d'hommes... et de munitions, suggéra le recours à la pelle. Ils ont avancé de 4 kilomètres. 4 kilomètres, Ferdinand. Loin, les vents iodés du port de Brest, l'odeur entêtante du mimosa provençal qui a accueilli ta naissance.
On peut trouver sur le site du ministère des armées les « journaux de marche » des régiments. Ce 29 septembre, ces pauvres bougres - épuisés de marches et de contremarches - se font tailler d'abord en pièce par leur propre artillerie puis défoncer par les Allemands.
Un épisode qui n'a rien de très original me direz-vous dans le cadre de cette grande boucherie. Ils étaient le minerai, les généraux, les négociants en viande.

Qu'a-t-elle pensé, Eulalie, quand elle a lu, lu et relu, cette drôle de formule tout droit issue d'une sémantique toute militaire : « Ne répond plus à l'appel de son corps » ? Parce que son corps, à Ferdinand, on ne l'a jamais retrouvé. Yvonne, sa grande sœur, a insisté auprès des autorités mais en vain. Une lettre datée du 8 mars 1923, scellait sa disparition, sa non-identification. Le film de Tavernier, « Capitaine Conan », retrace cet épilogue cruellement et universellement partagé.

Je ne sais pas comment ils l'ont fêté la Victoire, ni même s'ils l'ont fêtée. Ils ont rangé la Lettre. On peut y voir en filigrane les mots « P.H.D. extra strong ». Strong, le papier l'est pour avoir tenu autant de temps mais l'encre violette de la machine à écrire du Bureau de renseignements aux familles commence sérieusement à s'estomper. C'est comme tout. Accompagnant la Lettre, une carte postale : un élégant chasseur alpin harnaché de son matériel de guerre fait un baise-main à une charmante jeune femme en costume local. Leur regard ne trompe pas. Ils sont fiers et confiants, amoureux sans doute. Au verso ces simples mots : « Reçois de ton frère qui t'aime ses meilleurs baisers » et elle est adressée à Mademoiselle Denise Le Garff. Denise, c'était ma mémé.

dimanche 23 octobre 2016

GAZA

GAZA


Pour tout l'or du monde
Je ne ferai plus mes valises
Je ne bougerai plus d'ici
Que mon toit s'effondre
Et que mes tempes se grisent
Je ne bougerai plus d'ici


Peu m'importe les terres promises
Trop de dieux les épuisent
Trop de sang les baptisent
Nos charrues arrachent à la roche
La pierre qu'on décoche
Et ce qui germe a peu de force
Pas assez de sève pour l'écorce

Le canon de l'arme
Fouille mon panier d'oranges
Ici, on a l'habitude
J'attends le sésame
Pour passer la ligne blanche
Ici, on a l'habitude
De l'autre bord on voit le port
Les bateaux aux joues vides
Et les cales arides
Où des machineries serviles
Déplacent des barils
Il manque l'Homme, il manque l'Or
Notre vieille mer n'est qu'un décor

Ne m'écoutes pas mon fils
Ferme tes yeux
Ne m'écoutes pas mon cœur
Collé contre ma chemise
Qui peut un jour oublier ces heures ?
Quand vos dix petits doigts tissent
Dans nos cheveux
Des nœuds qui jamais ne meurent
Même au bord du précipice
Qui peut un jour oublier ces heures ?

Pour tout l'or du monde
Je ne ferai plus mes valises
Je ne bougerai plus d'ici
Que mon toit s'effondre
Et que mes tempes se grisent
Je ne bougerai plus d'ici
Pour que les Dieux qui agonisent
épargnent nos agneaux
jetés en sacrifice
Pour que l'eau de mon sein
Rendent un jour les pierres fertiles
Et que l'écume et les embruns
rendent le courage à nos marins


lundi 19 septembre 2016

ENTRE DEUX ÎLES

ENTRE DEUX ILES


Entre deux îles
à l'heure où la mer abandonne
à l'homme
ses vergers en pâture
Entre deux îles
Elle a dit
« C'est mieux que le vide » 
 Le vide ne relie rien
Le vide absorbe tout
La chaleur, la lumière
Les étoiles qui s'effondrent
Avide
du fredon de nos peurs
de nos colères pourpres
En lui
Tout est opaque et dur

La mer ne laisse pas ses enfants trop longtemps
Elle revient
et les îles rutilent
Seules, à nouveau
Tranquilles et pleines.

dimanche 4 septembre 2016

LE DIABLE ET LA COCCINELLE

LE DIABLE ET LA COCCINELLE

Je plumais les ailes d’un ange
Quand il est apparu sur le balcon
Il a soulevé sa frange
Il n’a même pas demandé pardon
S’il vous plaît, je suis malade
J’ai des cornes qui poussent sur le front
Auriez-vous quelques pommades
Ou au pire, un soda-Picon ?

Vous effrayez mon iguane
Lui répondis-je sans monter le ton
Si vous Tarzan, moi pas Jeanne
Je ne marche pas aux apparitions
Et j’allais passer à table
Je finis de farcir un Eloim
Vous seriez assez aimable
De ne pas gâcher mon régime
Dessin de Polly Nor

Moi, je n’attendais rien du ciel
Ils m’avaient rayée de leur clientèle
Écrasée la coccinelle
Plus dans les papiers du Père Éternel
Je comptais pour des prunelles

Puis il a lâché son crâne
En un geste il avait tourné la page
Il a calmé mon iguane
On s’est assis à côté du chauffage
Vous avez une belle âme
Que je sois damné si jamais je mens
Aussi voulez-vous madame
Me la confier pour un moment

J’en ai connu des pirates
Des voleurs de cœur, des jeteurs de sort
Mais aucun n’avait son charme
Aucun n’avait eu le regard si fort
Nous sommes passés à table
Nous avons croqué dans le blanc de l’ange
Depuis j’ai jeté au diable
Mon ennui et mes longs dimanches

Moi qui n’espérais rien du ciel
Je me rafraîchis aux flammes éternelles
Mon amour de coccinelle
Ne bat plus de l’aile et je me sens belle
Dans le feu de ses prunelles

jeudi 28 juillet 2016

"TON HISTOIRE COMMENCE LE JOUR DE TA NAISSANCE"


Ton histoire commence le jour de ta naissance
n'essaie pas, n'essaie pas
de savoir pourquoi ton père se noie dans sa propre fatigue
ne lui demande rien
ses souvenirs, s'il en a, ne seront plus les tiens
©Gerald Bloncourt - Arrivée d’immigrés portugais à la Gare d’Austerlitz Paris. 1965
contemple dans cet homme, les reliefs d'un repas
dont il était le plat
c'est tout ce dont tu as besoin
tu verras, le honte est un bon coach
l'ignorance un mécène
prends une chaise, approche toi de la table
sers-toi il reste encore un bout de chair sur l'os
et répète après moi :
« Mon histoire commence le jour de ma naissance. »

mardi 5 juillet 2016

LA TORTILLA PODEMOS

Tortilla Podemos Canales Garcia
LES RECETTES DE MONSIEUR PATATE

LA TORTILLA PODEMOS

    Pour faire une tortilla de base, il faut des pommes de terre coupées en dés, les faire revenir dans une quantité certaine d'huile, battre des œufs, émincer finement des oignons, quelques pincées de sel. Une fois les pommes de terre rissolées, les jeter dans les œufs battus, ajouter les oignons et le sel, goûter et ajuster si nécessaire en sel et en oignons. La préparation doit avoir l'aspect d'une soupe bien épaisse. Il faudra alors la précipiter dans une poêle tapissée d'un léger fond d'huile, rabattre les bords et attendre un certain temps qui laisse le loisir de boire un coup et/ou d'essorer une salade et/ou d'aller aux toilettes mais pas les trois en même temps, selon qu'il faille déboucher le bouteille, effeuiller la salade ou finir les mots croisés.
    D'un geste appliqué horizontalement sur la queue de la poêle, estimer la cuisson de la tortilla qui doit se révéler solidaire d'elle même. Vient alors le moment de la cascade, légèrement angoissant pour le néophyte : le retournement de tortilla, car la tortilla est solidaire des deux faces, tenant ainsi sa fière place, certains diront hautaine, au dessus de l'assemblée des omelettes mineures. Le mieux sera de se munir d'un plat dont la circonférence est supérieure à celle de la poêle afin d'éviter les brûlures au troisième degré qui résulteraient de l'idée saugrenue de se munir d'une soucoupe afin d'effectuer le transbordement. Les pieds bien plaqués au sol (assurez-vous d'être dans votre berticale), les bras souples, apposez d'une main votre plat au-dessus de la tortilla, et de l'autre, évaluez la pesanteur de la poêle, regardez-la en amie. Faites en vous le vide, respirez calmement, vous êtes maintenant en connexion avec le plat, la poêle et la tortilla. Tout doucement, laissez monter du fond de votre être le mantra sacré qui fera de ce quatuor un seul et unique élément : podemos, podemos, podemos... Quand vous vous sentez suffisamment relié à l'univers, bloquez votre respiration et imprimez à vos membres supérieurs la torsion nécessaire au retournement simultané de la poêle et du plat, (la simultanéité des mouvements est essentielle). Vous pouvez accompagner le mouvement par un kiai de bon aloi, - en l’occurrence un « olé» bien senti, bien que légèrement folklorique - cri qui vous libérera des tensions occasionnées par la concentration. Un « putain, fait chier, merde » ne sera pas considéré comme de mauvais goût si vous vous êtes versé la moitié de la tortilla sur la main, tout le monde comprendra.
    Vous avez ici passé le cap le plus difficile de la recette. Il ne vous reste plus qu'à glisser tendrement la tortilla ainsi retournée dans la poêle (n'oubliez pas de rajouter une lichette d'huile) et de vous resservir à boire et/ou d'achever la salade et/ou les mots croisés. Vous devrez arrêter la cuisson avant que ça ne sente le brûlé. Voilà.

MONSIEUR PATATE


SHOE'S CITY - GRANDE SYNTHE

SHOES ' CITY
GRANDE-SYNTHE

Sur la pelouse du Jardiland, sur le parking du Décathlon, à quelque endroit où se pose l’œil, elles sont là, gisantes, abandonnées, toujours par paires. Des bottes de toutes tailles, des petites qui vous serrent le cœur, des grosses bottes de chantier, des fleuries, de celles qui rendent coquet le jardinage. S'ajoutent les baskets, tellement gorgées d'humidité qu'elles ne peuvent plus être portées. Plus on s'approche du camp, plus leur nombre augmente. Ces quatre méchantes paires assemblées autour du tronc d'un arbre rabougri, abominable sapin de Noël.
C'est que, voyez-vous, quand on patauge dans la boue du matin au soir, ça abîme. De même que quand on mange, quand on dort, quand on se lave dans la boue du matin au soir, ça abîme.

Inutile de s'étendre sur la description de l’immonde cloaque, il y a maintenant suffisamment d'images pour ne pas l'ignorer, à moins de ne pas vouloir voir. Il tord les chevilles, il fait mal au mollet, on n'est jamais à l'abri de se coincer le pied dans le bois des palettes enfouies dans le sol, posées au fur et à mesure que la jungle « s'urbanisait » et créait son propre labyrinthe.
Ce cloaque va bientôt disparaître, un nouveau camp s'élève déjà à trois kilomètres. Plus convenable aux êtres humains. Mais, eux, ces jeunes hommes, là, qui arpentent les rues avec aux pieds une paire de bottes et dans la main une paire de baskets, ils vont encore essayer. Ce soir, demain, comme il l'ont fait hier et avant-hier. C'est plus pratique des baskets pour courir après les camions ou quand on a la police aux trousses. Ils veulent l'Angleterre autant qu'ils la haïssent. C'est une obsession qui rend dingue.

Non, on n'a pas fini de voir de Calais à Dunkerque, parmi cet enchevêtrement de grillages, de bretelles auto-routières, ce fourmillement intense de mouvement de véhicules, on n'a pas fini de voir ces arpenteurs recroquevillés sur leur espoir et leur dénuement, avec, dans un sac en plastique, des semelles qu'on voudrait de vent.

Mars 2016